Peindre avec les primaires, c’est possible !

par Jean-Charles FUMOUX ancien élève de Robert Mermet, restaurateur de tableau, professeur de peinture. Le contacter

Nombreux sont les peintres amateurs ou professionnels qui ont essayé de peindre avec les couleurs primaires. Nombre d’entre eux sont ressortis très déçus par cette expérience. Certains sont même intimement convaincus qu’il est impossible d’obtenir toutes les couleurs en utilisant ce procédé, particulièrement les ocres, les terres et les violets.
Cela fait très longtemps que je peins et restaure des tableaux en utilisant le système de trichromie des couleurs. Moyennant quelques précautions et un minimum de rigueur, je peux vous affirmer qu’on obtient le même résultat que… l’imprimante couleur d’un ordinateur !
Plus encore, comme les couleurs ne sont ni insaturées (par adjonction de blanc) ni rembrunies (par adjonction de noir) leur qualité et leur intensité sont comparable, voir supérieure à celle proposée par les meilleurs produits des fabricants. Et ce ne sont pas là les seuls avantages !
La première des précautions indispensables à respecter pour obtenir un résultat probant est d’utiliser les peintures primaires. Cette affirmation que n’aurait pas dénigrée Monsieur de La Palisse et qui peut prêter à sourire n’est pas aussi facile à suivre qu’il y paraît à première vue.

Pas de concession !
Aucune concession ne saurait être admise dans la composition des pigments entrant dans la fabrication des couleurs primaires que nous allons utiliser. Ceux-ci, en effet, sont particuliers et ne peuvent de ce fait être obtenus par mélange d’autres pigments. On ne peut pas obtenir de résultat probant en utilisant des primaires de substitution, par exemple du Vermillon pour le rouge, du bleu de Prusse mêlé à du blanc pour le bleu etc.
Il convient de savoir que les pigments obéissent à une appellation internationale constituée de 2 lettres suivies de 1 ou 2 chiffres (les codes sont les suivants : PW=pigment blanc, PO=pigment orange, PB=pigment bleu, PBr=pigment brun, PV=pigment violet, PY=pigment jaune, PR=pigment rouge, PG=pigment vert, PBk=pigment noir.
Par exemple : PW1 correspond au blanc d’argent, PW4 au blanc de zinc etc. Les chiffres qui suivent les lettres correspondent à des corps chimiques particuliers.)
Voici l’appellation des pigments primaires :
jaune primaire : PY3, PY74 ou PY3+PY74
rouge primaire ou Magenta : PR122
bleu primaire ou Cyan : PB15 ou PB15+PB16
Les difficultés commencent ici :
Vous allez comprendre pourquoi il vous faudra être tout à la fois très persévérant et très vigilant. Je n’aime pas être particulièrement critique cependant :
1°/ à de rares exceptions près les vendeurs de matériel pour artistes essaieront de vous convaincre d’accepter des primaires approchantes. Ils sont vendeurs donc persuasifs ! Si vous acceptez c’est l’échec assuré.
2°/ d’autre part les fabricants possédant les primaires dans leurs catalogues de peinture à l’huile sont fort peu nombreux. Leur nombre fond comme neige au soleil si l’on considère ceux qui respectent à la fois l’étiquetage Primaire et la nature exacte des pigments entrant dans la composition de la pâte.
Cela est déplorable… car les fabricants possèdent les vraies primaires mais… dans leurs catalogues de gouache ! Cela tiendrait-il au fait que l’Education Nationale qui représente à elle seule un marché énorme a décidé l’enseignement de la trichromie des couleurs à l’aide de la peinture à l’eau ? Je vous laisse seul juge !
Partons cependant du principe que vous avez enfin réussi à vous procurer 3 tubes de primaires à l’huile de bonne qualité.

Précautions à observer
Les précautions à observer pour bien peindre sont peu nombreuses :
La principale consiste à conserver les primaires parfaitement propres tout au long du travail. Pour ce faire, c’est avec un couteau et non un pinceau que vous allez les prélever dans la zone de stockage de votre palette, pour les poser ensuite dans la zone de mélange, où vous pourrez alors utiliser le pinceau comme vous le faites habituellement. Changez également souvent le diluant qui sert au nettoyage de votre pinceau.
Ensuite, pour effectuer vos mélanges de couleur, il convient de toujours poser en premier la couleur la plus claire, puis de lui incorporer ensuite, avec prudence, la couleur la plus foncée. Ceci est important si vous ne voulez pas vider rapidement vos tubes. En effet le jaune primaire a un pouvoir colorant 4 fois moins élevé que le rouge et 8 fois moins élevé que le bleu. Si vous mettez une noix de bleu d’abord et que vous voulez réaliser un vert moyen, il vous faudra mettre 8 à 10 noix de jaune ! A un tel rythme, vos tubes ne vont pas faire long feu !

Fabrication des couleurs
Il est facile d’obtenir tout un nuancier d’orange, de verts et de violets :
en mélangeant le jaune primaire et le rouge primaire ou Magenta, nous allons obtenir les oranges :
Jaune                                            Magenta

jaune-magenta

en mélangeant le jaune primaire et le bleu primaire ou Cyan, nous allons obtenir les verts :
Jaune                                            Cyan

jaune-bleucyan

en mélangeant le rouge Magenta et le bleu Cyan , nous allons obtenir les violets :
Magenta                                       Cyan

rouge-magenta-bleu-cyan

Pour obtenir maintenant tout un nuancier d’ocres jaunes, d’ocres rouges, de bruns qui, en peinture, portent aussi le nom de terres (terres de Sienne naturelle, de Sienne brûlée, de Pouzzoles, de Cassel, etc.) il est totalement faux de penser qu’on part des différents oranges et qu’on leur ajoute du noir.
Il convient d’abord de fabriquer un vert très clair appelé vert de base.Voici cette couleur :

vert-de-base

Ce vert assez indéfinissable est particulier. C’est à la fois un jaune et un vert. Il est à la frange exacte des 2 couleurs. On l’obtient facilement en mettant
une touche infime de Cyan dans le jaune primaire.
Partant de ce vert de base, en mélangeant d’abord du Magenta en infime quantité, nous obtenons l’ocre jaune. Puis, en accentuant la quantité de Magenta, nous obtenons progressivement des ocres rouges et la terre de Sienne Naturelle.

ocre-jaune-sienne-naturelle

Remarquez la qualité de ces couleurs infiniment pures puisque fabriquées sans adjonction de blanc ou de noir !

Pour obtenir maintenant des terres plus foncées, il convient de reprendre le vert de base et de lui ajouter à la fois du Magenta et du Cyan. Attention surtout en ce qui concerne le Cyan il convient d’effectuer vos mélanges en prenant de très faibles quantité de peinture. Les couleurs obtenues vont de la terre de Sienne brûlée à la terre de Cassel en passant par une grande quantité de terres dont le rouge de Pouzzoles, la terre d’Ombre naturelle, la terre d’Ombre brûlée, le brun Van Dyck etc.

terre-de-sienne-ombre-brule

Pour le débutant, les violets et ces dernières couleurs sont les plus difficiles à obtenir. Un peu d’entraînement et l’aide d’un nuancier vous permettront rapidement de fabriquer ces couleurs.

Pour le Noir, comment peut-on le fabriquer ?
D’abord, il n’existe pas un Noir pigmentaire  mais des noirs : d’os, de vigne etc.. . Par soucis de rapidité on peut utiliser le noir tel qu’il sort du tube à condition qu’il soit  mélangé avec d’autres couleurs pour qu’il perde son caractère inerte. Le noir en tube ne servait autrefois  que pour composer l’accord harmonique à un ton, appelé aussi « gamme mélodique », surtout  en imprimerie quand cette dernière travaillait  en noir et blanc.
Certains fabricants appellent justement le noir de leur gamme « noir inerte ».
Tous les noirs que nous pouvons fabriquer avec les  vraies couleurs primaires  ont un avantage incontestable par rapport au noir tel qu’il sort du tube : ce sont des noirs chauds, vivants, mais ce qui suit va nous montrer que n’est pas là leur seule qualité.
Le mélange des trois primaires donne effectivement un noir mais, plus subtilement, on peut fabriquer un noir qui soit en totale harmonie avec la dominante du tableau qu’on réalise.

Comment obtenir ce noir accordé ?
Tout  simplement en mélangeant la couleur dominante avec sa complémentaire, c’est à dire la couleur qui se trouve diamétralement opposée sur le cercle chromatique. Jaune primaire et violet bleu, vert de base et violet rouge, vert vrai et rouge primaire etc..  On peut donc ainsi fabriquer 12 vrais noirs chacun possédant son propre caractère tout comme le noir de vigne, d’os, de mars etc…qu’on retrouve dans la palette des fabricants possèdent eux-aussi des particularités intrinsèques.
Pour obtenir un noir de qualité il est nécessaire à la fois d’effectuer le mélange des complémentaires  avec précaution et bien évidemment d’utiliser de vraies primaires et non des primaires de substitution. C’est là également la méthode qu’on utilise pour avoir la certitude de posséder de vraies primaires.
Le résultat final obtenu vaut très largement les quelques minutes perdues pour fabriquer ce noir parfaitement accordé avec la couleur  dominante du tableau pour le peintre, de la page pour le graphiste  ou de la pièce pour le décorateur….
La fabrication de noir parfaitement accordés qui renforce la beauté et l’équilibre d’une oeuvre est un atout important de la technique trichromique, mais ce n’est pas le seul.
Trouver la complémentaire d’une couleur ne pose plus de problème puisqu’elle est le mélange des complémentaires des primaires entrant dans le mélange. Pouvez vous en faire de même avec une couleur en tube ? j’en doute…..
Jusqu’ici nous nous sommes contentés d’employer  que les seules 3 primaires : jaune, Magenta et Cyan sans aucun ajout de blanc ou de noir.
Avez-vous compté le nombre de couleurs différentes que nous possédons maintenant ?  Une très  belle palette n’est-ce pas ? L’investissement de départ pour vous procurer les vraies primaires est déjà très largement amorti, ne pensez-vous pas?
Avez-vous également remarqué la qualité de ces couleurs, infiniment plus pures puisque fabriquées sans adjonction ni de noir ni de blanc ? Ce sont ces couleurs qu’utilisent les figuratifs modernes. Ce sont elles qui donnent des tableaux colorés aux tons forts cependant empreints d’une grande harmonie. Ce sont elles encore qui traduisent le mieux les paysages méditerranéens.
Partant de ces couleurs procédons maintenant comme pour la fabrication des pastels, c’est à dire en ajoutant à chaque couleur une part de plus en plus importante de blanc (saturation) puis de noir (rembrunie) Calculez alors  combien de couleurs vous disposez maintenant en partant de 5 tubes !  Pour peindre dans la nature c’est l’idéal ! Le nombre restreint de tubes permet aussi l’achat de peintures de très haute qualité.
Autre avantage, sans doute le plus important. Comme c’est vous seul qui saturez ou rembrunissez vos couleurs vous avez peu de raison de tomber dans le redoutable « piège des gris » que tous les peintres ont un jour connu, piège dû en grande partie au fait que de nombreuses couleurs sortant des catalogues des fabricants reçoivent l’adjonction d’une charge de noir ou de blanc. Désormais, certains fabricants font même de la limitation des couleurs saturées une publicité pour certaines de leur gamme de peinture (cf. « Fine » de Lefranc & Bourgeois).
Enfin, autre avantage : l’habitude de la pratique des primaires permet en restauration de refaire un ton à l’identique sans hésitation, d’où un gain de temps notable en ce qui concerne les retouches.

Conclusion
N’hésitez donc pas à peindre avec les primaires, le noir et le blanc. C’est non seulement possible mais les satisfactions que vous allez en retirer valent bien le petit effort qu’elles nécessitent au départ.
Deux mises au point supplémentaires :
Pratiquement… pas si évident de trouver ses primaires pures et couvrantes !
En ce qui concerne les pigments primaires, ceux-ci sont, par nature, peu couvrants et pour certains transparents. Cela ne pose pas de problème pour l’imprimante qui travaille comme un aquarelliste, en utilisant le blanc du papier, mais en pose de sérieux en revanche pour la peinture à l’huile qui est faite de nombreux « repentirs » qui nécessitent des peintures couvrantes. Pour remédier à cela les fabricants mettent donc une importante charge de blanc avec les pigments primaires, charge qui permet d’obtenir des couleurs semi-opaques. Cela présente un inconvénient majeur : dès les premiers mélanges, on tombe dans le fameux « Piège des gris » et avec lui… terminée la pureté des tons ! Ceci permet d’expliquer la difficulté de trouver des primaires pures et convenables.
Donner des noms de fabricants est d’autre part très délicat, d’une part parce que je n’ai pas testé toutes les primaires de tous les fabricants, d’autre part la marque affectionnée par l’un peut être rejetée par l’autre pour diverses raisons  principalement pour la  nature de la pâte.
Le propre d’une primaire est justement de posséder un ton juste, sans la moindre tendance vers une autre couleur :
– Rouge sans tendance vers l’Orange ou le Bleu- Jaune sans tendance vers le Vert ou l’Orange- Bleu sans tendance vers le Rouge ou le Vert
– Le pigment rouge PR 122 Quinacridone possède cette propriété. – En revanche, il n’existe pas de pigment Jaune et de pigment Bleu qui possèdent réellement cette propriété. C’est donc par mélange pigmentaire que l’on approche du résultat. – En ce qui concerne le Jaune, le problème est moins grave car son pouvoir de coloration est 8 fois moindre que celui du Bleu… seule l’expérience permet d’affirmer que le jaune PY 3 (stable di-arilyde), le jaune Azo PY 74 ou le mélange des deux donne de bons résultats. – le Bleu : le problème est identique… on obtient de bons résultats avec PB 15 (phtalocyanine) et PB 16 (phtalocyanine). L’expérience seule permet d’affirmer que les verts obtenus par mélange de tel jaune et de tel bleu sont d’excellente qualité. Pour le Bleu le problème est vite vu : par mélange du rouge on obtient une gamme de violets, seul PB15 ou PB15+PB16 peut conduire à pouvoir obtenir tous les violets possibles.
L’expérience et les compétences du fabricant de couleurs se révèlent importantes dans ce domaine de la fabrication des vraies primaires, mais, plus encore, une utilisation suivie de ces dernières peut le conduire à améliorer ces peintures particulières et à obtenir des produits d’une qualité irréprochable. Ce qui est bien loin d’être le cas actuellement.